Les Echos du 29 Novembre
Dossier
EPILOGUE
Les moutons de la Tabaski
Le mythique sacrifice d'Abraham sur son fils Ismaël a donné naissance dans les pays musulmans à une grande fête annuelle au cours de laquelle on égorge force moutons qu'on mange pour ensuite se prodiguer des bénédictions pour l'année suivante. Cette fête, appelée Tabaski ou localement « Fête du mouton » pour le nombre élevé de moutons qu'on y sacrifie, quoique d'origine islamique, est ancienne chez nous et les gens, selon les milieux, la célèbrent tantôt discrètement, tantôt avec faste.
Dans les zones rurales, la façon de la célébrer est quelque peu différente de celle de la ville où différents éléments sont mélangés. Généralement, les villageois abattent, la veille au soir, un bœuf pour tout le village et, selon les affinités et les pouvoirs d'achat, des ovins et des caprins sont achetés et égorgés.
Dans tous les cas, des danses sont organisées soit par l'orchestre du village, soit par des musiciens professionnels provenant d'un autre bled. Et à la différence de la ville où l’on est pressé d'en finir avec cette réjouissance qui tout de même coûte un peu cher, cela peut continuer pendant 2 ou même 3 jours pendant lesquels les jeunes campagnards vont de village en village, chantant et dansant au son de la musique du pays.
Il faut noter tout de suite que cette fête est célébrée par toutes les couches sociales et religieuses au Mali, c'est-à-dire aussi bien par les musulmans que par les animistes et les chrétiens. C'est l'un des rares jours de l'année où toutes les confessions religieuses parlent le même langage. C'est dire que beaucoup de gens participent à cette cérémonie à cause plus de sa dimension festive que son caractère religieux.
La fête de la Tabaski, dans les villages de brousse majoritairement attachés aux traditions locales, mélange volontiers islam et croyances anciennes, dans les grandes villes, la ferveur islamique est tellement exposée dans les rues que parfois on a l'impression d'être dans un pays arabe, une monarchie du golfe Persique, par exemple.
Au contraire, pour beaucoup de paysans, c'est l'occasion pour bien manger, bien boire et bien danser parce que des jours comme celui-ci il n'y en a pas tellement dans l'année. C'est pourquoi aussi cette fête dure plus à la campagne qu'à la ville où dès que le mouton est égorgé et mangé, on pense que l'événement est bouclé et qu'il faut passer à autre choses.
Il semble d'ailleurs que de cette fête, les citadins ne songent qu'au mouton qu'on égorge et secondairement pour les femmes et les enfants, les habits neufs que l'on porte ce jour-là. Mais de toute évidence c'est le mouton attaché à la porte de la famille qui est signe que la fête approche. Ce mouton, il faut tout faire pour l'acheter - même à crédit - parce que dire qu'on n'a pas les moyens ne convaincra personne, quand bien même on est connu d'une pauvreté crasse. Les enfants ne comprennent pas - souvent avec leurs mères - ou ne veulent pas comprendre que le chef de famille se montrât incapable de l'amener dans la famille avant la fête.
Pour les chefs de famille aisés, c'est l'occasion d'affirmer davantage leur autorité mais pour ceux - la grande majorité - qui sont sans le sou vaillant, c'est la dégringolade dans l'estime des membres de la famille et dans ce contexte la fête est tristement célébrée.
L'engouement pour le mouton pousse certains citadins à devenir des vendeurs de moutons. Par ces temps de chômage et de compression dans les usines, un grand nombre de sans emploi et de déflatés se ruent sur le commerce des moutons dans le but d'en obtenir de quoi tenir pendant quelques mois.
Dans les premières années qui ont suivi la mise en œuvre des programmes d'ajustement structurel (Pas), beaucoup de partants volontaires, après s'être ruinés dans des activités improductives, ont eu la possibilité de se relever en se jetant dans ce commerce de circonstance. Mais, vu les multiples renoncements enregistrés après coup à ce niveau, tout porte à croire que dans ce deal il y eut plus de faillites que de réussites.
Traditionnellement, ce sont les éleveurs professionnels, les Peuls et les Maures qui animent le négoce des moutons en toute saison. Mais dès que cette transaction est devenue onéreuse à l'approche de la Tabaski, elle a attiré une foule de gens qui se mettaient au-dessus d'un tel commerce. La bonne santé du commerce des moutons est telle que depuis quelques années, des fonctionnaires, des artisans et même des commerçants se sont mis à pratiquer l'embouche ovine pour en vendre le produit à la veille de la Tabaski.
Les régions qui, autrefois, étaient réputées pourvoyeuses de moutons (en gros d’ovins et de caprins) ont été, partiellement, à cause du mouton, rattrapées par celles qui en produisaient peu, et maintenant toutes nos provinces en fournissent. A tel point que certaines années, on se demande si tout le troupeau sera acheté. Mais, les promoteurs de l'embouche ovine, calculant toutes dépenses faites au cours de l'opération, mettent sur leurs bêtes des prix déraisonnables valant souvent ceux des bovins.
Il en va de même pour les éleveurs de l'intérieur qui font convoyer leurs troupeaux vers la capitale. Mais, le prix de leurs moutons étant hors de portée de la bourse du citoyen moyen, l'habitude s'est installée de les conduire dans les pays limitrophes où, semble-t-il, ils s'achètent à prix d'or. Toutes ces pratiques relevant plus du commerce que de la religion ont dénaturé la Tabaski chez nous, la reléguant à une cérémonie d'égorgement du mouton, suivie d'une grande bouffe sans nom.
Le Mali étant un pays d'élevage, le mouton ne devrait pas y coûter cher ni à la campagne ni à la ville. Mais la pauvreté commandant qu'il faut essayer de tirer profit de la moindre opportunité et le libéralisme sauvage installé dans nos marchés font qu'à l'approche de la fête de la Tabaski, le bélier s'achète au prix du taureau.
Facoh Donki Diarra
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MARCHE DU MOUTON
Une hausse liée à l’incurie des autorités
Les Maliens devront s’attendre à payer leur mouton cher. Le président de la Fédération du bétail et de la viande du Mali (Fébévim), René Alphonse, l’explique par l’entrave à la libre circulation des petits ruminants vers les marchés de la capitale.
« Imaginez-vous, au Sénégal, c’est le Premier ministre qui signe l’arrêté demandant à toutes les autorités (police, gendarmerie, douane) de faciliter la circulation des moutons à l’intérieur du pays à la veille de la Tabaski. Mais est-ce qu’il en est de même au Mali ? Même l’autre jour (l’entretien a eu lieu le mercredi 27 novembre, Ndlr), des troupeaux de moutons en provenance des 5e et 4e régions ont été refoulés sur le pont de Markala. Ce ne sont pas les éleveurs seulement, mais tout le monde doit s’impliquer pour que le prix du mouton soit abordable et que tout le monde passe la fête dans de très bonne condition et c’est bien possible », déclare René Alphonse.
Le premier responsable de la Fébévim qui n’est pas du tout tendre avec les autorités, trouve néanmoins que sa structure joue sa partition. Il enfonce davantage le clou. « Les moutons maliens ravitaillent en grande partie les marchés sénégalais, ivoiriens, béninois, togolais et ghanéens sans problème. Mais, dans notre pays, nous avons des difficultés. Les conditions ne sont pas réunies afin que les moutons accèdent aux marchés de Bamako. Partout, il y a des postes qui rançonnent les éleveurs. Un marchand racketté, qui est à la frontière du Burkina ou du Sénégal, va forcément conduire son troupeau ailleurs ».
A ses dires, des moutons maliens franchissent le territoire national pour plusieurs autres pays de la sous-région et de l’Afrique parce qu’il y a plus de fluidité dans ces pays que le nôtre. C’est l’accès au marché bamakois qui est le plus dur, aux yeux de René Alphonse. Selon lui, la situation s’est améliorée à Kayes d’où la Fébévim revient d’une mission pour remercier le gouverneur pour son appui dans l’exportation de ses animaux.
« Les acteurs me disent au téléphone que la situation s’est beaucoup améliorée du côté de Kayes. Nous espérons la même chose du côté de Sikasso, mais le problème reste entier vers Ségou et Mopti. Or ce sont ces deux régions qui ravitaillent en grande partie Bamako » , précise-t-il.
La Fébévim , à en croire son président, fait des efforts pour soulager les populations. « C’est la seule manière d’être reconnaissant vis-à-vis de notre gouvernement, du ministère de l’Elevage et de la Pêche. Nous contribuons à réduire la pression sur le portefeuille des consommateurs maliens », précise-t-il.
Abdrahamane Dicko
Blocage des 150 000 moutons pour la Libye
« Nous avons bien été approchés par des intermédiaires libyens pour leur fournir 150 000 têtes de moutons. Mais l’esprit patriotique l’emporte sur le mercantilisme invétéré. Nous avons décidé de ne pas satisfaire cette offre avant la Tabaski, pour éviter les risques de pénurie. Au vu de tous les efforts que notre gouvernement déploie pour appuyer la filière élevage, il serait malencontreux de notre part, qu’en cette période de Tabaski, un des pays grands producteurs de bétail comme le nôtre puisse connaître la pénurie de moutons.
Ce n’est pas l’esprit mercantile qui doit l’emporter sur la fibre patriotique. La Fébévim que je préside a dit à l’intermédiaire libyen que c’est bien possible mais qu’il n’en sera pas question avant la Tabaski. Je sais que 1 % du cheptel malien peut être exporté et exploité sans inconvénient sur nos besoins nationaux et des pays avec lesquels nous avons un commerce traditionnel (le Sénégal, la Côte d’Ivoire) si on prend des dispositions d’entretien, d’alimentation de ces animaux qui sont le plus souvent perdus à cause du manque d’eau ».
Cette déclaration est de René Alphonse qui donne ainsi sa version des faits à l’article paru dans « Les Echos » du 20 novembre 2008 titré, exportation de bétail malien : plus de 150 000 moutons en Libye. Est-ce à cause des pressions exercées par les plus hautes autorités du pays qui veulent éviter la colère des populations en cas de pénurie de moutons que la Fébévim a renoncé au marché ou est-ce par souci des Maliens ?
A. D.
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FETE DE TABASKI
Tout pour le mouton
Les pressions exercées par les enfants et les épouses conduisent certains chefs de famille à se procurer coûte que coûte le mouton de Tabaski.
L’Aïd el-Kébir ou la « Fête du mouton » est la plus grande fête de l'année chez les musulmans et tout le monde se mobilise pendant des jours autour de cet événement. Pauvres moutons ! Ils sont des milliers dans les rues de Bamako et sur les marchés, voyageant à pied, en charrette, sur des mobylettes, des toits de bus, des taxis.
On peut les apercevoir sur les terrains de sports ou places publiques qui sont envahis des vendeurs. Les plus malins ou du moins ceux qui ont pu se procurer de l’argent à temps sachant bien que les spéculateurs s’en mêlent.
Communément appelée « Fête du mouton » beaucoup font tout pour acquérir le précieux animal même si cela doit passer par le mensonge ou s’endetter. Combien de béliers sont égorgés dans la seule ville de Bamako à la Tabaski ? Aucune statistique, pour l’heure n’est disponible.
Mais, presque tous les chefs de famille qui ont un pouvoir d’achat sacrifient ce jour-là. Cependant, le cas de M. T., un chef de famille, est pathétique.
« Ma femme est souffrante et je suis dans l’impossibilité d’acheter l’ordonnance », annonce-t-il. Sans se douter et considérant les relations d’amitié qui les lie, S. K. met la main à la poche et lui tend plusieurs billets de banque.
Malgré tout…
En cours de route, il appelle son jeune frère. « D’ici 14 h, il faut que tu me trouves 25 000 F CFA. C’est la somme qui me reste pour m’acheter un bélier ». Vu la gravité de la situation, ce dernier aussi prête de l’argent avec quelqu’un d’autre.
Une fois au marché du bétail, ce sont les rabatteurs communément appelés « coxers » qui prennent les devants. Chacun peut trouver son compte selon le nombre de billets de banque qu’il a en poche et la catégorie du bélier qui l’intéresse. Les prix vont de 20 000 à 100 000 F CFA, enregistrant un pic à l’approche de la Tabaski.
Le marché grouille de monde. Ça discute çà et là, on entend entre les bêlements de moutons, des clients se plaindre puis se résoudre à négocier : « Vous êtes cher... On ne peut pas avoir à 50 000 F », s’exclame M. T. « Donnez 60 000 et prenez nous n’avons pas le choix, puisque les transporteurs augmentent aussi le coût du transport ». « Mon dernier prix c’est 55 000 F ». Finalement avec 60 000 F CFA, M. T. parvient à acheter un bélier.
Vers le crépuscule, le chef de famille est accueilli par ses enfants et son épouse enthousiastes. Sans un mot, M. T. se retire dans sa chambre. C’est à ce prix que certains s’adonnent pour « verser le sang » pour faire le sacrifice d’Abraham.
Pays d’élevage par excellence, le Mali est l’un des principaux marchés ouest-africains du bétail. Le pays exporte des milliers de têtes. Parmi les pays qui attendent les petits ruminants maliens figurent le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Burkina, la Guinée. Cette année, la Libye vient grossir le lot avec une commande de 150 000 têtes, gelée par la Fébévim.
Amadou Sidibé
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