Le général Lansana Conté, décédé lundi à 74 ans, après un règne sans partage, laisse derrière lui une Guinée exsangue en dépit de ses énormes potentialités et une succession difficile.
Les interventions n’étaient pas nécessaires, les conjurés et une partie de l’élite du Parti démocratique de Guinée (PDG-RDA, parti-Etat) sont passés par les armes moins de vingt-quatre heures après cette déclaration.
Après avoir peu ou prou étouffé toute velléité de coup d’Etat, le général, dont on dit qu’il a été forcé de prendre la direction des affaires guinéennes en avril 1984, pouvait respirer. Le pouvoir surtout « africain » s’accommodant mal du partage, il dort les deux poings fermés en étant le seul maître à bord en Guinée, faisant et défaisant à sa guise les hommes et les situations.
Donné battu aux premières élections pluralistes après que la rue eut arraché l’ouverture politique, Lansana Conté, une fois de plus résiste aux coups de boutoir d’Alpha Condé qui, de l’avis général, a été spolié d’une victoire certaine à l’issue du scrutin présidentiel de 1993. Ce crime de lèse-majesté vaudra à l’opposant historique de goûter aux affres de l’emprisonnement.
Février 1996. Alors qu’on croit le pays en dehors des turbulences, un groupe d’officiers subalternes tente de s’emparer du pouvoir. Le chef de l’Etat, on ne sait par quel miracle, parvient à retourner la situation en sa faveur. Profitant des clivages exacerbés entre ethnies guinéennes, il dresse les uns contre les autres, appâte les putschistes, qui le relâchent. Les représailles sont meurtrières dans les rangs des jeunes militaires.
Tout comme au début de l’année 2007 qui a vu la mort de plus d’une centaine de Guinéens. Sous la houlette des syndicalistes, des manifestations contre la vie chère et pour le départ du général, éprouvé par le diabète et une leucémie, sont réprimées dans le sang. Après un moment de « faiblesse » marqué par la nomination d’un Premier ministre de consensus, Lansana Kouyaté, le général Conté, qui a une conception villageoise du pouvoir, reprend du poil de la bête, congédiant l’ancien patron de la Cédéao ainsi que tous les ministres qui lui sont proches. Retour à la case départ.
Plus qu’un président de la République qui ne tolérait aucune forme de contestation, il faut dire que Lansana Conté, qui vient de disparaître à 74 ans, se prenait pour un chef de village incontesté et incontestable, qui ne pouvait parler d’igname et qu’on dise manioc. N’a-t-il pas publiquement exigé d’Alpha Condé et à tous les opposants radicaux d’aller à Canossa, c’est-à-dire à venir s’agenouiller devant lui pour recevoir des coups de fouet en guise de pardon après qu’ils eurent « offensé » leur aîné qu’il est ?
Trop préoccupé par le pouvoir absolu, Lansana Conté n’avait que dalle du bien-être de son peuple et même de sa succession, d’où les rumeurs de coup d’Etat qui ont suivi l’annonce de son décès.
La mort est certes une épreuve difficile pour tous les humains, mais la donner à ses adversaires aura été le socle sur lequel reposait le régime qui vient de prendre fin ce lundi 22 décembre 2008 en Guinée. Par la grâce de Dieu.
GUINEE
Le réveil douloureux du peuple
En Guinée-Conakry, même si l’histoire ne se répète pas, elle bégaie comme dirait le Pr. Joseph Ki-Zerbo. Quelque 24 ans après la mort du président Sékou Touré, les militaires guinéens ont remis ça en déposant avec élégance le cadavre de leur chef d’Etat Lansana Conté, lequel a oublié de se réveiller le mardi 22 décembre au petit soir, semble-t-il.
Au terme de la Constitution guinéenne, c’était le président de l’Assemblée nationale, Aboubacar Somparé, qui devait assurer l’intérim du pouvoir en cas de décès ou d’empêchement majeur du chef de l’Etat. Mais comme en 1984 (26 mars), au moment de la mort de Sékou Touré, les militaires n’ont pas attendu le bon fonctionnement des institutions et ont fait irruption sur la scène politique pour s’emparer du pouvoir par la force.
La mort de Lansana Conté était attendue depuis au moins 3 jours puisqu’il était entré dans un coma profond depuis le jeudi 18 décembre 2008. On avait alors craint un scénario à la togolaise qui aurait permis à un fils du général, notamment celui qui est officier dans l’armée guinéenne, de succéder à son père.
Cela ne s’est certes pas produit, mais le peuple de Guinée ne s’est pas moins réveillé avec une gueule de bois en apprenant le lendemain qu’un capitaine avait pris le pouvoir. Un officier subalterne a donc succédé à un autocrate de luxe. Mais cette situation n’augure rien de bon quand on sait que le promu n’est qu’un capitaine et que l’armée guinéenne regorge d’officiers supérieurs qui accepteraient mal ce fait accompli.
On ne connaît pas encore la réaction officielle de la classe politique, mais tout porte à croire que les partis politiques, dans leur ensemble, doivent condamner fermement ce coup de force même s’il y a beaucoup de chose à leur reprocher dans la lutte contre l’autocratie, notamment leur complaisance à l’égard du défunt régime.
Les démocrates et les républicains de toutes les tendances qui sont sous nos cieux et qui croient encore que les coups d’Etat sont terminés doivent revoir leurs analyses après ce qui s’est passé en Mauritanie en août dernier et maintenant en Guinée.
Les armées africaines, malgré l’avènement de la démocratie, n’ont pas renoncé à l’exercice du pouvoir politique. Elles se croient même plus prêtes à cela qu’à la défense de la patrie ou du territoire national. Dès qu’on nomme un officier supérieur chef d’état-major ou aide de camp celui-ci se met tout de suite à croire à son destin national.
Nos officiers, après avoir disjoncté un moment avec ce vieux rêve (après 1991) l’ont repris. Ils ne croient plus que la gloire d’un officier est sur le champ de bataille, mais plutôt sur la scène politique où ils courent après les rôles politiques que les civils leur attribuent par crainte du putsch parce que chaque officier dans les allées du pouvoir civil guette en permanence les défaillances de celui-ci pour se mettre en selle.
Que l’armée reprenne (ou confisque) le pouvoir en Guinée n’a rien de surprenant parce que le régime de Lansana Conté devait sa solidité et sa survie au soutien musclé des forces armées et de sécurité. En outre la faible organisation de la société civile avait permis au clan de Lansana Conté de s’implanter en profondeur dans la société, au point de paraître indéboulonnable même après la mort de son chef.
Le rôle de la classe politique des pays africains, après les événements de Mauritanie et de Guinée, est d’arriver à faire comprendre à leurs armées que la gloire de celles-ci se trouve dans la caserne et non sur l’arène politique.
Yiriba
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DECES DE LANSANA CONTE
La Guinée à la croisée des chemins
Il n’était plus qu’un mort vivant dont on attendait la disparition physique depuis des années. Finalement, Lansana Conté s’en est allé le 22 décembre 2008. Curieusement, on comprend maintenant pourquoi les Guinéens n’étaient pas prêts à se débarrasser de ce despote malgré sa maladie et surtout son incapacité à mettre leur pays sur la voie du développement. Aujourd’hui, la mort de ce « paysan-soldat », devenu chef d'Etat par la force des choses, met son pays à la croisée des chemins et le précipite au bord de l’instabilité politique puisque certains éléments de l’armée revendiquent déjà le pouvoir qui revient constitutionnellement au président de l’Assemblée nationale.
Le président guinéen, Lansana Conté, est décédé lundi soir (22 décembre 2008) à Conakry. Parvenu au pouvoir en 1984, le chef de l'Etat se décrivait lui même comme un « paysan soldat » et reconnaissait être entré en politique par hasard. Le général président a dirigé le pays d'une main de fer pendant vingt-quatre ans.
Agé de 74 ans, Lansana Conté, qui se savait condamné, avait visiblement fait le choix de rester au pays, voyageant très peu et se montrant très peu aussi sur la scène politique de son pays. Son état de santé, qui n’était plus un mystère pour personne, alimentait périodiquement les rumeurs à Conakry. Ces voyages au Maroc ou à Cuba pour y subir des soins étaient interprétés comme d’ultimes soubresauts d’un corps malade. Et son absence aux cérémonies de commémoration du 50e anniversaire de l’indépendance de la Guinée n’a laissé aucun espoir à ses partisans qui avaient compris que sa mort n’était qu’une question de jours.
Ces adversaires politiques en panne d’idées pour le faire partir du pouvoir s’en remettaient à la destinée et à la mort inéluctable de tout homme, pour espérer un jour connaître un véritable changement de régime en Guinée. Le diabète chronique dont souffrait le président aurait rendu une plaie au pied incurable, ce qui a considérablement réduit sa mobilité. Mais « j’ai mal au pied et non à la tête », s’amusait ce bon vivant à répondre à l’opposition politique qui pointait l’incapacité physique du président à gouverner.
Lors de l’élection présidentielle controversée du 21 décembre 2003, le président aurait voté depuis son véhicule 4x4 climatisé, confortablement installé, l’urne ayant été exceptionnellement déplacée jusqu’à lui. Les résultats de cette présidentielle ont donné, dès le premier tour, Lansana Conté vainqueur avec plus de 95 % des suffrages. Le scrutin avait été boycotté par l’ensemble de la classe politique sauf Bhoye Barry, adversaire plutôt proche du pouvoir.
Venu par « hasard au pouvoir », comme il le reconnaissait lui-même, Conté a naturellement pris goût à sa fonction en installant autour de lui un puissant clan de dévoués. Pour s’y maintenir, il a troqué le treillis contre le costume politique en créant le Parti de l’unité et du progrès (PUP). C’était à la faveur de l’adoption d’une nouvelle Constitution (23 décembre 1990) et qui instaurait le multipartisme en 1992.
Une opposition impuissante
Constamment déstabilisé par les militaires et la société civile notamment en 1996 et en 2006, Conté est parvenu à se maintenir au pouvoir contre vents et marées. D’abord parce qu’il a su bien entretenir à son profit les clivages ethniques, notamment entre les Malinkés et les Peuls, au sein de l’armée et de la classe politique. La preuve est que l’opposition politique n’a jamais pu parler le même langage pour proposer aux Guinéens un scénario crédible d’alternance.
Malgré la pauvreté croissante de la population, il faut aussi souligner que tout n’est pas sombre dans le bilan du désormais défunt président. Entouré de foyers de guerre (Liberia, Sierra Leone et Côte d’Ivoire), il su éviter à son pays de s’embrasser comme ses voisins. Mieux, il a joué un rôle important dans le retour de la paix au Liberia et en Sierra Leone. Avec les présidents Amadou Toumani Touré et Blaise Compaoré, Conté s’est aussi un moment investi dans la réconciliation du Nord et du Sud en Côte d’Ivoire.
Mais, aujourd’hui, ce que les Guinéens redoutent le plus, c’est l’après-Conté. La classe politique saura-t-elle éviter le scénario ivoirien de l’après Félix Houphouët-Boigny ? Rien n’est moins sûr car les appétits sont assez aiguisés. Pour chaque potentiel héritier, pour chaque leader de l’opposition, c’est le moment ou jamais de réaliser son « destin » présidentiel. D’ailleurs, c’est la profonde division de l’opposition politique et du propre clan de Conté qui ont conforté son pouvoir car la grande majorité des Guinéens sont convaincus qu’après le général-président, c’est le chaos.
Aujourd’hui, le pays est à la croisée des chemins et a besoin d’une transition sereine pour tourner la page Conté. La stabilité politique de la Guinée dépend aujourd’hui d’une bonne transition. Malheureusement, rien ne présage cela. Il sera difficile pour les héritiers du général et les leaders de l’opposition de faire fi de leurs ambitions personnelles pour définitivement mettre leur pays sur la voie de la démocratie.
L’armée en électron libre
La légalité voudrait que ce soit le président de l’Assemblée nationale qui dirige la transition et organise les élections. Mais, objectivement, il faudra compter avec le Premier ministre et surtout l’armée. Celle-ci, si elle n’était pas profondément divisée en clans ethniques, aurait été le meilleur arbitre du jeu politique. Mais, qui contrôle réellement l’armée en Guinée ? Bien malin qui saura répondre à cette question avec certitude ?
Avec la position actuelle de la « Grande muette », on risque de passer d’un coup d’Etat à l’autre. Il est donc à craindre que la Guinée ne se retrouve face au même péril qu’à la mort de Sékou Touré : « un pays tiraillé entre l’armée et une classe politique qui n’a jamais su se montrer assez responsable pour être crédible aux yeux des Guinéens ».
C’est une semaine après la mort du président Sékou Touré, le 3 avril 1984, que Lansana Conté, à la tête d’un groupe d’officiers, prend le pouvoir à Conakry en instaurant un Comité miliaire de redressement national. Il est alors désigné président de la République et élevé au grade de général un an plus tard.
Père de cinq enfants, le général Conté était de confession musulmane. Polygame, il était divorcé d’une première épouse avant de prendre en secondes noces Henriette Conté, une chrétienne, puis Kadidiatou Camara, une musulmane et ancienne « Reine » de la beauté dans son pays.
Dan Fodio
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