Les Echos du 26 juin 2007
Lettre Ouverte de Birama Konaré
Au Président de la République du Mali
Monsieur le président de la République du Mali, c'est avec une profonde tristesse que je vous envoie cette lettre. Je prends ma plume pour dénoncer l'arrestation injuste de cinq journalistes et d'un enseignant. On a arrêté des journalistes parce qu'ils ont parlé d'un problème de société. On a emprisonné des chefs de familles parce qu'ils ont parlé d'une relation entre une prostituée et un président de la République.
Permettez que je vous parle de mon expérience personnelle avec la presse. Depuis 15 ans, ma famille est exposée jour et nuit. Même après le départ de mon père, le président Konaré, pour Addis-Abeba que ne dit-on pas sur lui et les siens ? On nous a traînés dans la boue, on nous a diabolisés, on nous a détestés. En tant que fils, j'ai entendu mille mensonges sur la santé de mes parents, sur des prétendus mariages inventés par des esprits tordus pour nuire, blesser, salir et faire plaisir à certains. Mais voyez-vous, les insultes, les calomnies, nous n'y prêtons guère attention. Savoir se mettre au-dessus, s'estimer à sa juste valeur et donner la priorité à ce pourquoi on a été élu, telle devrait être la règle de conduite.
De toutes les manières, les mots ne tuent pas et nous nous en remettons toujours à Dieu. A la maison nous nous efforçons de ressembler à notre père, de nous rapprocher de son caractère et de ses pensées. Je vous demande d'en faire autant. Je vous rappelle que vous avez été son élève. C'est par lui que j'ai appris ce passage du poème de Kipling et c'est humblement que je vous propose de méditer sur cette pensée « Si tu peux supporter d'entendre tes paroles travesties par des gueux pour exciter des sots, et d'entendre mentir sur toi leurs bouches folles sans mentir toi-même d'un seul mot… Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire, tu seras un homme, mon fils »
Monsieur le président ATT, comprenez que le Mali est une jeune démocratie. Comprenez qu'après des décennies de dictature et une démocratie acquise dans la douleur et dans le sang, l'apprentissage demande du temps et beaucoup de tolérance de la part des autorités. La plupart de nos journalistes, y compris veux proches de vous-même, ne vérifient pas toujours leurs sources. Oui, osons-le dire, beaucoup manquent également de formation mais en emprisonnant un journaliste, vous vous mettez à dos toute la presse et tous les démocrates de ce pays. Pire, le héros du 26 Mars que vous avez été écorne son image et tue notre liberté d'expression. C'est une dérive et un plongeon dans les eaux les plus obscures de notre pays.
À cause de l'attitude gaillarde d'un procureur, une histoire banale devient une polémique qui sort de nos frontières. Encore une fois, ces arrestations prouvent que l'état écrase le peuple, le citoyen n'a presque pas de droit. En Afrique, le président a beaucoup trop de pouvoirs et nous avons l'impression que toutes les institutions sont à ses ordres. Cette arrestation reste arbitraire, et de loin démesurée. Le Mali n'a pas besoin de ce genre de dispersion. Ne croyez-vous pas qu'on a mieux à faire que de savoir le pourquoi du comment de la vie privée d'un chef d'Etat ? Cette lettre que je vous envoie, je me demande si je ne devrais pas l'envoyer à tous les chefs d'Etat du monde car l'article incriminé ne dit pas qu'il s'agit du président de la République du Mali. Je suis sûr qu'en la recevant, la plupart des présidents auraient souri et seraient retournés au travail. Car du boulot, il y en a dans ce pays : le chômage des jeunes, les problèmes de santé, la cherté de la vie, la lutte contre la corruption et maintenant les coupures d'eau et d'électricité.
Monsieur le Président, apprenez à vivre avec souplesse et ne perdez pas votre temps et votre énergie dans des futilités. Il en va de même pour le procureur de la République, n'y a t il pas des affaires plus urgentes, plus importantes à régler ?
Seuls les régimes dictatoriaux et fascistes ne supportent pas la critique. Là, je suis assis devant la télé regardant l'émission de Laurent Ruquier « On a tout essayé » sur France 2 et devinez le sujet de ce soir ? On parle « de la queue de 7 mètres de long de Sarco …un crocodile ». Un langage pareil dans le Mali d'aujourd'hui conduira forcément dans la tombe. Si le président s'est senti vraiment blessé, eh bien nous sommes dans un état de droit. Il a le droit de préserver sa vie privée, il a le droit au respect. Il aurait simplement dû porter plainte contre l'auteur de cet article.
Monsieur le Président, pour l'amour du ciel, pour l'amour que vous dites ressentir pour le Mali et ses enfants, protégez les journalistes. Ils sont la conscience du monde, ils sont la voix du peuple. Ils nous aident à réfléchir, à critiquer, à proposer. Aidez-les car ils ont contribué à l'avènement de la démocratie au Mali. Je me rappelle encore la journaliste Aïssata Cissé lors des marches de protestation. Sa fille y laissera sa vie. Soyez fidèle à ce héros du 26 Mars qui nous a fait rêver. Quand j'ai appris l'arrestation du 1 er journaliste, puis de quatre autres, je me suis dit « encore un magistrat zélé qui enferme des innocents ! » J'ai espéré un moment que notre héros allait descendre et libérer lui-même ces journalistes.
À défaut d'avoir été ce héros, libérez-les aujourd'hui, payez leur caution et présentez-leur des excuses au nom de la magistrature de ce pays car ils sont innocents et l'article ne mérite pas un séjour en prison. Désavouez ceux qui disent que votre régime bascule dans la dictature avec le passage à tabac du journaliste Dragon, avec le procès ATTcratie . Prouvez leur que pendant les 5 années à venir vous avez mieux à faire. Une simple lettre à Info Matin, pour demander au journaliste d'apporter plus de précisions, de dire que l'article ne concerne pas le président Amadou Toumani Touré ou si oui d'en apporter les preuves, aurait pu suffire.
Le procureur omet que ce sujet de dissertation avec comme fond les amourettes d'un chef d'Etat n'était qu'un prétexte pour aborder le mal qui détruit notre société : ces vieux qui draguent les petites filles. En plus d'être un acte de pédophilie, ces hommes, pères de familles inculquent de mauvaises valeurs à nos sœurs et à nos filles. Au lieu de travailler dur à l'école pour un jour avoir un diplôme, un travail, une maison, une voiture ou une moto, ces filles n'ont qu'à décrocher leur téléphone et composer le numéro de leurs « vieux cons. » Mais quelle facilité ! C'est important de soulever ce problème car dans les années à venir, ces filles se retrouveront avec des jardins d'enfants et sans bagage intellectuel dans un monde de plus en plus compétitif. Monsieur Bassirou Kassim Minta a eu le mérite de soulever ce problème. Un problème qui touche nos familles. C'est fort de ce constat que Monsieur Seydina Oumar Diarra a publié un article.
Fallait-il publier cet article ?
Oui, car le chef d'Etat est une figure publique. Il a été élu par le peuple malien. Par conséquent, on peut le prendre en exemple. Oui, car cet article n'incrimine pas le président Amadou Toumani Touré.
Pour savoir s'il était utile de le publier, je fais recours à la pensée du philosophe John Stuart Mill et de son principe de « l'utilitarisme. » Avant de publier un article, les journalistes devraient se demander si leur démarche permettra de « maximiser le bien-être de l'ensemble » de la population. Dans ce cas, on peut répondre par l'affirmatif. Exposer ce problème est une sonnette pour les filles : attention, la grossesse n'est pas loin, attention, il ne va pas reconnaître son enfant. C'est aussi un avertissement contre les vieux cons : vous ne pourrez point vous cacher à tout jamais.
Monsieur le Président, soyez ce président que va aider nos journalistes à avoir un code déontologique. Que la presse malienne devienne moins partisane, moins intéressée par le matériel, les conflits d'intérêts, l'arbitraire, le mensonge...
Aidez la presse pour que partout dans les rédactions soit affiché ce code, qu'il y ait des sessions de formation avec des études de cas qui se sont passés ailleurs. Vous en sortirez grandi. Voyez vous, monsieur le Président, au moins l'article incriminé aura servi à lancer le débat sur les reformes à apporter au sein de la presse mais aussi au sein de l'Etat. Il faut assurer à la presse sa liberté. Rien que pour cette raison, sa publication est justifiée.
Je vous prie de recevoir, Monsieur le président, mes salutations respectueuses que je dois à votre statut de chef de l'Etat de la république du Mali.
Birama Konaré
Auteur de la Colline sur la tête
Master en Communication et Etude des Médias
Acceuil
DECLARATION DE L'ADJ
SUR L'AFFAIRE « LA MAITRESSE DU PRESIDENT »
Des Journalistes de la presse malienne (ainsi qu'un Enseignant) viennent d'être arrêtés et déférés pour avoir traité dans l'exercice de leurs professions un sujet sur "la maîtresse du Président".
Il est à préciser que les textes en question ne mentionnent aucun indice permettant d'identifier un pays, un individu ni même une période donnée. Dans ces conditions, nous nous trouvons devant un cas d'acte arbitraire et d'abus de pouvoir et une violation flagrante de droits constitutionnels portant sur la liberté de création et la liberté d'expression.
Autant nous fustigeons tout manquement des professionnels de la presse aux règles déontologiques qui régissent leur pratique, autant nous nous opposerons toujours à toute atteinte aux libertés individuelles et collectives. Ce pays est supposé être un Etat de droit aux termes de la Constitution de 1992. Nous entendons donc qu'il le soit véritablement, au delà de tout saupoudrage cosmétique qui fasse primer le formalisme sur la réalité.
Notre démocratie s'effrite. Des dérives inacceptables s'amorcent dans ce pays.
L'ADJ, condamne sans ambages de telles atteintes aux droits constitutionnels des citoyens maliens et demande à l'opinion nationale et internationale de se mobiliser énergiquement pour que cette affaire soit gérée dans le respect absolu des règles de l'Etat de droit et pour s'opposer au recul de la démocratie au Mali.
Bamako le 24 Juin 2007
Pour le Directoire de L'ADJ
Le Président
Pr Abdoul TRAORE dit DIOP
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