Les Echos du 24 août
DEBATS
Le Pr. Dialla Konaté répond aux questions sur le coton et la BHM
Dans 10 ans, nos cotonculteurs ou ce qui seront encore vivants seront devenus aussi misérables que les producteurs d'arachides l'ont été.
1. Question de Nabé Vincent Coulibaly sur la cotonculture
Mon excellent collègue Nabé Vincent m'a demandé, il y a une dizaine de jours de poursuivre quelque peu une conversation que nous avions tantôt entamée dans notre communauté au sujet de la cotonculture et aussi en prolongement d'un article que j'avais écrit dans « Les Echos » après la réunion de l'OMC (Organisation mondiale du commerce) de Hong Kong à la suite de laquelle des ministres maliens concernées ont pensé et dit publiquement que nos cotonculteurs avaient remporté une "grande victoire" . A l'appréciation de notre frère Nabé Vincent, la différence apparue récemment entre certains universitaires travaillant sur le coton et Oxfam commande que nous continuons la réflexion.
Je ne connais pas les détails des différences apparues entre les points de vue défendus par Oxfam et ceux de certains universitaires maliens travaillant avec cette organisation. Cependant, je ne suis pas surpris d'apprendre l'existence d'une telle divergence. Voilà pourquoi : Oxfam fait, à mon avis, un travail excellent dont l'objectif est d'influer sur la position des autorités américaines et des cotonculteurs en mobilisant l'opinion publique de ce pays.
Oxfam y est arrivé dans une certaine mesure. Je me souviens qu'en mars ou avril 2006, Oxfam a amené un paysan malien du nom de Coulibaly parler ici à Virginia Tech après avoir rencontré les représentants des cotonculteurs au Texas. J'étais présent à cette réunion. La salle était pleine de très hauts spécialistes de l'économie y compris une poignée de conseillers du gouvernement américain en économie du développement. Le niveau du débat était tel que le pauvre Coulibaly n'y comprenait rien. Le débat en était ainsi totalement déséquilibré, mais globalement l'audience était réceptive à l'argumentaire de Oxfam qui se résumait ainsi : "des populations africaines travaillent dur, mais sont ruinées par les subventions que le gouvernement US accorde à ses paysans. Il faut donc mettre fin aux subventions payées aux cotonculteurs américains" .
Lorsque j'ai pris la parole, en premier lieu j'ai regretté que Oxfam n'ait pas mis quelques universitaires maliens dans la délégation. En second lieu, j'ai expliqué que la solution ne résidait pas de façon fondamentale dans la subvention américaine. Mon avis est que c'est dans l'autre pendant qui est ce que font les autorités politiques maliennes elles-mêmes ou résident les vraies solutions de ce problème.
Permettez-moi, au risque d'être un peu long de revenir en arrière. Dans les années 1970, des intellectuels européens ont mené un combat similaire au profit de l'arachide africaine. De même, un combat similaire a été mené dans les années 1980 par les mêmes groupes pour sauver la banane africaine. Les gouvernements africains n'avaient pas bougé. Résultat : l'arachide africaine a disparu. La banane africaine ne survit désormais que de façon marginale. Le même raisonnement permet de comprendre que le coton africain a peu de chance de survie.
Concernant l'arachide, les gouvernements européens avaient accordé quelques années de protection à l'arachide africaine avant de les abandonner dans la grande foire de la compétition face aux bananes produites industriellement par les multinationales américaines en Amérique latine. Nos gouvernements ont chaque fois pensé qu'après les années de moratoire, la terre allait tourner de la même façon qu'auparavant, notre arachide retrouverait son éclat de 1945. Nous nous sommes endormis.
Les entreprises multinationales aidées des gouvernements de leurs pays se sont mis à définir, durant ces années de moratoire, des critères biologiques permettant de définir quelle arachide serait vendue sur leurs marchés. On a remplacé les barrières financières par les barrières non tarifaires. Par des méthodes scientifiques, ces pays ont produit de l'arachide 2 à 4 fois plus grosse que l'arachide africaine, la coque de la nouvelle arachide est plus facile à enlever.
La cacahouète nouvelle, noyau de l'arachide nouvelle remplie à moins de goût mais est plus charnue et plus riche en nutriments. Selon ces critères, dorénavant, l'arachide africaine ressemble à l'arachide, mais n'est plus de l'arachide. Donc à ce titre, ce produit d'exportation par excellence, ne peut plus être vendu sur les marchés internationaux. En plus, il y a eu l'information (largement avérée) que l'arachide africaine était cancérigène. Cela a suffi pour tuer la culture de l'arachide au Mali, au Sénégal, au Ghana, etc. Certaines de nos populations comme nombre de paysans de Kita ont été précipités au tréfonds de la misère.
Je signale que des experts maliens de très haut niveau comme notre frère le Dr. Pierre Sibiry Traoré de l'Icrisat ont identifié ce qui fait que notre arachide est cancérigène. Pierre Sibiry et ses collègues ont mis au point un projet scientifique pour supprimer l'aspect cancérigène de notre arachide. Modestement, lorsque Pierre Sibiry m'a fait parvenir le projet, parmi d'autres destinataires, je l'ai soutenu et j'ai demandé aux autorités de partout y compris en Afrique de le financer. Son coût est extrêmement faible. Si ma mémoire est bonne ce coût est de l'ordre de 2 millions de dollars. Les subventions contre l'arachide n'existent plus mais il n'existe plus de production arachidière africaine.
De même la banane nouvelle produite par les multinationales américaines est un produit plus gros, plus riche en certains nutri-éléments et qui a l'avantage de se conserver. Autant de propriétés qui font défaut à la banane africaine. Désormais, la banane africaine ne souffre plus de barrières matérielles. Mais, selon, les nouveaux critères, la banane africaine ressemble à la banane, mais n'est pas de la banane.
Les pays développés ont encore une fois donné 10 ans de délai pour supprimer les barrières et autres subventions en faveur de leurs cotonculteurs. De la même façon, au bout de 10 ans, le coton africain sera déclassé par les critères qui sont en train d'être fixés pour définir les qualités de la fibre de coton, l'éclat de sa blancheur, etc. Dans 10 ans, lorsque les subventions auront été supprimées, le coton africain ressemblera au coton mais ne sera plus catalogué comme coton.
Quelle est l'attitude des gouvernements africains ? Ils ont juste dit (a l'exception peut être du gouvernement du Burkina Faso) aux cotonculteurs africains, attendez 10 ans et vous serez heureux. Dans 10 ans, nos cotonculteurs ou ce qui seront encore vivants seront devenus aussi misérables que les producteurs d'arachides l'ont été.
Je ne veux pas à ce point entrer dans le débat suscité par Sarkozy en disant que les Africains pensent que l'Histoire est un recommencement sans fin et sans conséquence. Les philosophes matérialistes ont dit que l'Histoire ne se répète pas mais plutôt réalise des bonds qualitatifs.
Nos gouvernements (pas nos peuples) se montrent incapables de réaliser le bond qualitatif lorsqu'il est nécessaire. On l'a vu récemment lorsque les prix des produits de première nécessité ont grimpé au Mali. On a vu un ministre de l'Economie, presque pathétique, honnête certainement, présentant un dossier peu convaincant à la dimension des études produites par ses conseillers. Il a expliqué à la télévision que tout allait rentrer dans l'ordre après un accord de forme avec quelques bouchers de Bamako. Mais les réalités économiques sont têtues.
De même, des inondations ont eu lieu au Mali y compris à des endroits où tant d'eau n'avait pas été vue depuis 50 ans. Les responsables politiques et administratifs se contentent de dire : nettoyer les caniveaux et tout reviendra à la normale. C'est ignorer les perturbations climatiques en cours. C'est ignorer les terribles inondations qui ont lieu en Asie, en Amérique latine. C'est oublier Katrina et ses ravages à New Orléans aux Etats-Unis. Il y aura probablement des inondations majeures dans notre pays, un jour. Il n'est jamais trop tôt pour prendre des mesures sérieuses.
Il faut protéger dès maintenant les populations et leurs biens. Nous avons d'excellents ingénieurs et cadres techniques pour dire ce qu'il faut faire. De même en économie, il n'existe plus une étanchéité de l'économie nationale. Les perturbations actuelles de l'économie mondiale conduites par les crises financières et les prix du pétrole auront des conséquences à long terme sur notre économie. Rien ne reviendra à la situation ante . Un décideur doit le savoir et planifier des mesures efficaces et en profondeur.
La BHM : un mauvais exemple
Le dernier exemple des mauvaises décisions prises par nos gouvernements me vient du conseil des ministres tenu à Bamako le 25 juillet 2007. En effet, ce conseil envisage de donner un « privilège général » à la BHM par la loi afin de récupérer ses créances. On veut donner à la BHM qui jusque-là n'a prouvé qu'inconséquence et inefficacité, encore plus de pouvoir. Cette banque, qui devait dans un système normal, se trouver sous contrôle judiciaire, au contraire se voit donner un pouvoir sans limites. Le problème de cette banque n'est certainement pas un manque de pouvoir mais un manque de compétence et de sérieux.
Je prends le pari que si cette mesure était adoptée par l'Assemblée nationale et confirmée par la Cour constitutionnelle, ses conséquences néfastes seront inestimables pour l'économie réelle et aggravera la corruption. Au lieu d'une telle loi, il me semble que la bonne solution serait : (1) de réviser les prix des maisons vendues car les prix ont certainement été exagérés, (2) instruire à la BHM d'avoir avec sa clientèle une politique sérieuse de communication incluant de réviser les plans de financements précédents et établir des plans nouveaux de commun accord avec les clients et en fonction des nouveaux prix, (3) de mettre cette banque sous contrôle au lieu de lui donner plus de pouvoir.
Cette banque va de renflouements en crises de liquidité, de garantie bancaire en perte de crédibilité. Le prix sera en définitive assuré par le contribuable, c'est-à-dire le paysan malien qui n'en retire aucun bénéfice. Les maisons qui seront saisies au terme de l'application du « privilège général » seront soient abandonnées aux herbes folles soient vendues à des gens qui précisément auront puisé de l'argent dans une caisse quelconque. Ce projet de loi visant à attribuer le « privilège général » à la BHM n'est ni économiquement sensé ni démocratique ni une mesure de bonne gouvernance. Je suggère aux députés de ne pas la voter et à la Cour constitutionnelle de l'invalider.
Lorsque nous avons des problèmes, nos autorités ont tendance à écouter ceux qui viennent avec de l'argent que d'écouter les cadres compétents de notre pays. Je vous rappelle que nous-même dans nos débats avons proposé une digitalisation relative de certains aspects de l'éducation afin de donner un enseignement de qualité. On n'a pas été écouté. Mais dès qu'une coopération quelconque viendra avec 3 sous et des tas d' « experts » ils auront l'autorisation de faire ce qu'ils veulent. Mais attention : ces étrangers sont en général de très bonne foi comme l'est Oxfam et les intellectuels européens et leurs ONG. La réalité est que leurs bonnes idées, culturellement et pratiquement, ne correspondent pas à nos réalités. Nous devons et en définitive seront les maîtres de notre futur si nous avons un futur. Nous travaillerons avec nos amis, mais nous devons être ceux qui produisent les idées et la stratégie.
C'est en raison de tout cela et pour répondre à Nabé Vincent que je ne suis pas surpris par les différences de point de vue entre certains universitaires créatifs et Oxfam. Vous aurez raison, mais aurez aussi la frustration de ne pas pouvoir aller plus loin dans vos idées par manque de soutien. Oxfam gardera la maîtrise de l'action, mais ses actions méritantes et coûteuses déboucheront malgré tout sur la disparition de la cotonculture africaine. Nous n'avons pas le temps ici de rentrer dans d'autres détails comme ceux que font d'autres pays concurrents comme la Chine, le Brésil, l'Argentine, la Malaisie, etc.
2e question posée par Erebweren Dyibo : Quel système économique ? Que peuvent faire les intellectuels maliens ?
A l'heure actuelle dans le système économique « global » que nous connaissons depuis, disons 2001, 2 exemples de réussites nationales sont devant nos yeux et sont : (1) le modèle chinois. Il repose sur une forte main d'œuvre bien formée, disciplinée et mal payée produisant des biens de consommation industriels essentiellement pour l'exportation. Le système chinois se caractérise par une production à une très large échelle et à faible valeur ajoutée ; (2) le modèle indien. Ce modèle repose sur l'utilisation d'une main d'œuvre hautement qualifiée ayant une production de service et de produits technologiques à très haute valeur ajoutée.
L'un et l'autre systèmes ne seront viables que si au niveau national, ils permettent une réduction intensive de la pauvreté et produisent une diffusion soutenue de richesse dans le tissu social. Leurs pérennités dépendent au niveau mondial de leur acceptation par les marchés solvables majeurs que sont ceux des Etats-Unis en particulier et des pays occidentaux en général.
Le cas de la Chine me semble le plus riche dans la mesure où ce pays s'est lancé dans la formation de cadres technologiques de haut niveau afin de conquérir également une part des produits à très haute valeur ajoutée. Le risque majeur du système indien est sa difficulté à garantir un partage de la richesse créée qui autorisera une réduction massive de la pauvreté.
L'enseignement provisoire est, pour réussir, il faut :
- former des cadres de haut niveau, qui connaissent les règles du jeu et aient une vue globale (sur les réalités du monde) ;
- être capable de disposer de techniciens et ouvriers bien formés acceptant au moins dans un premier temps d'être mal payés.
Il faut en tout cas savoir que le monde a changé et que nous sommes dans un monde où le succès reposera sur la formation, la discipline et la capacité d'innover.
En Chine, la réussite économique actuelle a été impulsée et est conduite par le Parti communiste. En Inde, ce travail est une œuvre cumulée que partagent plusieurs gouvernements successifs éclairés par des partis conservateurs l'œuvre de gouvernements successifs, nationalistes, des fois conservateurs (le Bharatiya Janata ou BJP) ou progressistes (le Parti du congrès).
Le problème de fond au Mali, je l'ai déjà dit, seul le parti Sadi semble avoir fait des choix d'une orientation politique. Leurs lignes restent à définir et leur projet à établir. Il faut commencer par la volonté politique de transformer la société, en faire un projet politique et obtenir l'adhésion du peuple.
Dialla Konaté
( le 12 août 2007)
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NORD-MALI
L'Accord d'Alger en panne
L'Accord d'Alger est une arête au travers de la gorge de la République. La dernière rencontre entre la délégation gouvernementale et les responsables de l'Alliance du 23-Mai pour le changement vient encore de le confirmer.
De quoi a accouché la rencontre d'Alger la semaine dernière entre la délégation gouvernementale et les responsables de l'Alliance du 23-Mai pour le changement ? Nul ne le sait ! A l'exception bien sûr des principaux négociateurs, car les médias d'Etat sont restés étrangement muets sur cette rencontre. Secrète ? Elle en a tout l'air. L'embargo de nos médias publics nationaux est, si besoin est, de nature à priver les Maliens d'une information saine.
C'est sur RFI que les Maliens ont appris quelques bribes d'information sur la rencontre d'Alger. Mais enfin que peuvent nos médias nationaux publics si nos autorités au plus haut niveau ont choisi la voix du traitement clandestin mais « abracadabratesque » de cet épineux problème du Nord ?
Pour revenir à la rencontre d'Alger de la semaine dernière, même si les personnes interviewées à la fin de la rencontre (Ahmada Ag Bibi pour l'Alliance et un membre de la délégation gouvernementale) rassurent, on peut déduire de leurs interventions que la résolution du problème du Nord n'est pas pour demain. Les divergences entre gouvernement et l'Alliance se situeraient au niveau du développement de la région de Kidal.
L'Alliance souhaite une accélération de ce processus, la construction de routes... Elle exige surtout la réinsertion socio-économique de ses ex-combattants conformément aux termes de l'Accord d'Alger. « Ce qui reste à faire, c'est les réinsertions socio-économiques des ex-éléments de l'Alliance déjà identifiés en partie. Sans oublier le développement de la région à travers les routes et d'autres infrastructures de base… Certes, il reste beaucoup à faire, mais la confiance s'installe. C'est l'essentiel » , a déclaré M. Ag Bibi sur RFI. Toutefois, il pense que « les autorités n'ont pas tenu toutes leurs promesses » .
Pour rappel, l'Accord d'Alger a été signé le 4 juillet 2006 dans la capitale algérienne par le général Kafougouna Koné et les chefs de l'Alliance. Très décrié par une grande partie des populations maliennes, il prévoit une accélération du développement du Nord du Mali, la création d'unités spéciales de sécurité, l'allégement du dispositif sécuritaire autour de Kidal, mais aussi la remise des armes dérobées par les ex-rebelles et leur réinsertion socio-économique.
Même si les interviewées n'en ont pas fait cas, on peut s'imaginer que le point relatif à la remise des armes emportées lors de l'insurrection à Kidal et Ménaka, reste un point d'achoppement. En effet, il serait suicidaire pour l'Etat de ne pas veiller à ce que toutes les armes dérobées par les insurgés soient restituées. Or, apparemment, cette exigence semble difficile à exécuter à cause de la mauvaise volonté des ex-combattants de l'Alliance. C'est l'une des multiples raisons pour lesquelles des voix s'étaient élevées pour dénoncer l'Accord.
« Ce n'est pas facile d'appliquer cet accord d'un seul coup. Nous gérons le problème ici au Mali avec un rythme acceptable devant toutes les opinions, c'est une collaboration entre les deux camps, dont les cadres politiques » , a expliqué le député malien membre de la délégation gouvernementale qui reconnaît aujourd'hui la difficulté à mettre en œuvre l'Accord.
Tout porte à croire que la récente rencontre d'Alger a été un échec retentissant. Sinon comment expliquer la naissance subite de « l'Alliance Touareg Niger-Mali » (ATNM) ? Selon RFI, ce mouvement est fondé par « plusieurs groupes de Touaregs qui ont décidé de se rapprocher de la rébellion qui sévit au nord du Niger pour demander une renégociation des Accords d'Alger » .
S'il ne s'agit pas d'une internationalisation du problème du Nord, toujours est-il que la création de ATNM est la preuve de l'incapacité de nos autorités à prendre à bras le corps la crise qui perdure depuis un an et un mois. Elle donne de plus raison à ceux qui étaient opposés, non pas à la signature de l'Accord d'Alger, mais au fait qu'il a été mal négocié par l'Etat.
Denis Koné
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MECHEAGE
Majorité silencieuse et minorités agissantes
Au moment de la campagne électorale pour la présidentielle, des esprits s'étaient mis à persifler à propos de l'ADP. Ce sigle a été décliné sous différentes définitions. Mais celle qui a recueilli l'unanimité est incontestablement l'Alliance pour la distribution des postes. Je m'en suis personnellement délecté. Et je pense que ce qui s'est passé au moment des élections mais surtout ce qui se déroule sous nos yeux actuellement confirme le fait que les hommes et les femmes venus d'horizons divers et souvent opposés pour soutenir ATT ne tiennent compte que de leurs propres intérêts.
Je n'insisterai pas sur le fait qu'au moment des législatives, on les a retrouvés sur toutes sortes de listes électorales s'étripant joyeusement dans la seule perspective d'arriver à l'hémicycle ; et dans certains cas, il y en a qui sont passés outre les dispositions de l'ADP faisant interdiction de s'allier avec ceux du camp d'en face. En attendant de faire l'évaluation critique des élections, ils ont la tête à deux priorités pour le moment. Comment bien figurer dans le bureau de l'Assemblée nationale et comment grappiller quelques strapontins dans le futur gouvernement. Les deux exercices ont comme dénominateur commun : la distribution des postes.
Pour l'Assemblée nationale, sauf à faire comme celui qui a ouvert la boîte de Pandore avec tous les malheurs engendrés, les choses sont à mon avis très claires et très simples. Il est vrai que l'ADP avec les 43 partis qui le composent a enlevé la majorité des sièges. Hormis le fait qu'il y a des partis qui n'ont eu aucun élu, au sein de l'ADP il y en a qui sont plus majoritaires que d'autres. Même si le consensus est mort, pour reprendre un acteur politique de la place, c'est sur la base du consensus que l'ADP procédera à la distribution des postes au niveau du bureau de l'Assemblée nationale.
Et à mon avis, un bon consensus est celui qui tiendra compte des rapports de forces à l'interne. Or, pour le moment, n'en déplaise à ceux qui tirent des plans sur la comète, l'Adéma et l'URD sont majoritaires dans la majorité. Mieux ou pire (c'est selon), à eux deux, ces partis ont la majorité absolue. Même si les députés sont ce qu'ils sont, mal élus et changeants au gré des tentations et des espèces sonnantes et trébuchantes, le fait est que les deux frères ennemis alignent 85 députés. Que les minorités au sein de l'ADP nourrissent l'ambition de figurer dans le bureau de l'Assemblée nationale, cela est légitime. Mais qu'elles agissent ou qu'elles s'agitent à renverser l'ordre démocratique des choses pourrait signer la mort d'un regroupement déjà éprouvé par de sérieuses difficultés de croissance.
Et puis l'Assemblée nationale a beau ressembler à un marché qui donne lieu à toutes sortes de marchandages, elle obéit à des règles et en l'espèce, dispose d'un règlement intérieur qui réserve à chacun sa juste part. Les minorités agissantes sont menées par des hommes et des femmes qui mettent en avant d'autres critères souvent situés aux antipodes de la représentativité. Ils font dire qu'ils sont des figures emblématiques, qu'ils disposent d'une incontestable expérience et surtout qu'ils ont l'oreille du président de la République (pour mieux la couper peut-être). Mais cela ne peut les soustraire en aucune façon aux règles. Même s'ils laissent sous-entendre que ne pas les prendre serait une incommensurable perte pour l'Assemblée nationale.
Pareil pour le gouvernement où là également, l'Alliance pour la distribution des postes joue gros. Sauf qu'à la différence de l'Assemblée nationale où l'ADP peut discuter et procéder à un partage, le gouvernement est du ressort du président de la République. Je ne résiste pas à la tentation de dire que le pauvre ATT doit être bien « emmerdé » par la composition de la prochaine équipe gouvernementale.
Il doit tenir compte de ses propres intérêts, des intérêts de ses amis, des intérêts de ses opposants, des intérêts de la société civile plus politique que les partis politiques, des intérêts de Maliens. J'avoue que cela fait beaucoup et il doit se livrer à une sorte de jeu d'équilibrisme qui consistera à contenter tout le monde sans fâcher personne. Je lui souhaite bien du plaisir.
Au moment où les acteurs politiques jouent leur cirque, les Maliens observent un silence qui est tellement assourdissant qu'il doit être perçu comme un avertissement. Les acteurs politiques qui s'agitent ne sont qu'une infime minorité, presque une secte avec ses initiations et ses rites, profitant indûment des avantages de la démocratie. La majorité silencieuse les regarde sinon avec dédain du moins avec défiance. La preuve, elle a refusé de voter pour eux ; la preuve, elle a refusé de manifester sa joie ; la preuve, elle vaque à ses occupations comme si les élections n'étaient qu'une grande farce dont les parenthèses ont été refermées pour s'occuper des choses sérieuses. Or celles-ci ne manquent pas.
Il n'y a qu'à voir cette rocambolesque histoire de pain. Les boulangers et le gouvernement s'entendent sur le dos du consommateur pour mieux le rouler dans la farine et n'en faire qu'une bouchée. Parce que nous sommes bien en face d'une tromperie sur la marchandise. Et personne ne dit rien. Que les associations de consommateurs se taisent comme à leur habitude, cela peut se comprendre, mais qu'on n'entende aucun représentant du peuple semble bien être la preuve que le peuple est bien seul, abandonné qu'il est depuis fort longtemps. Parce que le gouvernement se sent tellement faible pour tenir la dragée haute aux boulangers, qu'il joue à « l'enfarineur » pour mieux livrer le consommateur.
Tout porte à croire que cette nouvelle stratégie pourrait resservir dans les jours à venir. Nous sommes à quelques jours de ramadan, je serai bien curieux de voir comment le gouvernement fera face aux augmentations traditionnelles liées à ce mois. Conseillera-t-il comme il l'a fait pour le pain de diminuer le poids des marchandises pour mieux les fourguer ? Face à la rentrée des classes, conseillera-t-il de soulager les cahiers de quelques pages ?
La politique de l'autruche n'a jamais payé parce qu'on remet à demain les problèmes qu'on veut fuir aujourd'hui. Or une accumulation de problèmes avec en toile de fond une grande frustration sociale n'est jamais souhaitable pour la stabilité sociale. La grande majorité souffre et elle gémit sans que personne ne lui prête attention. Le jour où elle décidera vraiment de se faire entendre, cela pourrait faire beaucoup de bruit.
El hadj TBM
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